52 kms. 2h50.
Suivre le Canal du Midi, c’est l’aventure sans l’incertitude, la garantie de ne pas perdre le fil de sa transhumance, une assurance qui sécurise la trajectoire et des certitudes qui rassurent. En roulant au fil de l’eau, je suis la trace, comme la main suit la rampe. Je ne pars pas à l’aveuglette, le Canal est ma canne blanche. Pauvre Canal, comme décapité de ses frondaisons. Le chemin de halage de La Robine, rive droite est goudronné et les platanes manquent. C’est comme une calvitie précoce dûe au chancre du platane, importé des Etats-Unis, avec le coca cola et les marlboro, lors de la seconde guerre mondiale: l’ »american way of life“.
Le Somail, ses quais bordés de restaurants et terrasses. Le temps prend des airs de
péniches allanguies et de voiliers paresseux démâtés. J’adore la librairie du Somail, navire échoué aux cales remplies jusqu‘au plafond de livres anciens aux odeurs de vieilles barriques.
Nous abordons Arzens Minervois et son port de plaisance de navigation fluviale. S’y concentrent des embarcations de toutes formes, dont la vocation est de trimbaler des touristes, généralement du nord de
l’Europe. Ils sont attirés par la réputation flatteuse du Canal du Midi et de ses écluses, inscrit au capital mondial de l‘humanité. Ce tourisme fluvial est un éloge à la lenteur mais aussi à la pollution; juchés sur les
terrasses de leurs embarcations, des humains attablés semblent naviguer d’apéro en repas et de repas en apéros en attendant la prochaine halte et file d’attente à l’écluse suivante. D’écluse en écluse, ça écluse!
Même avec un vélo lourdement chargé, nous dépassons ces limaces rougies de soleil posées sur leurs petites boîtes d’époxy et de stratifié. Savaient-ils que le Canal du Midi était chauve et que leurs crânes allaient cuire comme oeufs sur la poële? Nous ne nous attardons pas devant ce spectacle désolant d’une humanité immobile et presque carbonisée…
L’attrait de la bicyclette vient-il qu’il transforme le cercle en ligne? Je pédale et mes jambes tournent rond, tandis que les deux roues font leurs circonvolutions. La ronde de mes jambes devient trace rectiligne et
ondulations. Je mouline et pourtant j’avance. Fascination de tourner en rond pour aller quelque part. Rouler est aussi la magie de l’équilibre: cette divine sensation de tenir en suspension sans avoir les pieds sur terre. Délicieuse sensation de tapis volant, les cheveux au vent et l’esprit conquérant.
La roue tourne comme la terre autour du soleil. Nos vies sont des cycles, éternel recommencement et répétitions. L’encerclement, cette impression de tourner en rond, de surplace, et en même temps, destin
qui se trace, temps qui passe, le dessin d’un sens, d’une direction, d’une destination, d’une révolution parfois. Le sens d‘un destin. De tourner en rond, nous avançons.
Partir en vélo est le meilleur anxiolytique et antidépresseur que je connaisse et j’en connais un bout sur le sujet. C’est comme si la petite reine perfusait par les pieds, les mains et la selle des neurotransmetteurs bienfaisants, tandis que les mouvements de pédalage remuaient cette mixture magique d’ocytocine, de sérotonine et de noradrénaline. Après quelques kilomètres à se dire, qu’est-ce que je fais là, un voile se déchire, une brume tenace se dissipe, une éclaircie nous saisit.
C’est aussi le meilleur stimulant pour réfléchir, penser et décider. Le vélo avance et l’esprit aussi. Je ne compte plus les sorties à vélo, qui m’ont clarifié les idées, simplifié un dilemme et rappelé une évidence.
Mais, de ces fulgurances, il ne reste que peu de choses après la douche. C’est comme si, après l’ouverture et les illuminations, l’esprit retrouvait son ordinaire de bipède terre à terre. La descente du vélo signe la fin du feu d’artifice et la reprise en main par le mental. C’est la fin de la fête, la rentrée scolaire, la reprise du travail, fini la récré, la révolution est terminée et sur la représentation le rideau est tombé.

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