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Pierre Sansot, figure originale de la ville de Narbonne, philosophe des petits riens, observateur des détails et poète du quotidien,  longtemps déambula sur les « Barques ».

Il savait voir la poésie des choses ordinaires et les travers de l’époque. Dans « Chemins aux Vents « , il voit dans le vélo la contestation des travers de la modernité. « Les cyclistes ne se satisfont pas de la segmentation des flux et des espaces. Ils préfèrent inventer leurs règles, leurs itinéraires, « faire l’indien » ( Régis Debray): ils me paraissent plus imaginatifs que des piétons… Le cycliste qui a mes faveurs résiste mieux au spleen. Dans une ville hostile, il ne perd pas pied. Il prend appui sur le mouvement de son vélo et l’entraînement de ses muscles. Il a en lui une anarchie joyeuse qui s’exprime par la gouaille de ses jambes, et par son propre engagement dans la vie. Un parfait individualiste, même s’il a beaucoup de coeur… »

Bien avant l’heure, dans son recueil, « Du bon usage de la lenteur », Pierre Sansot invite au recueillement et prône un ralentissement généralisé. Il perçoit dans l’accélération exponentielle un funeste potentiel, celui d’un abêtissement et d’un épuisement. La bicyclette lui semble la « machine à retardement » qui force à ralentir sans pour autant s’arrêter.
Entre immobilisme et précipitation, qui annoncent la chute, il y a sur la bicyclette, un équilibre à retrouver. Ses ondulations, ses circonvolutions et ses oscillations sont au service d’une anarchie joyeuse, qu’il appelle de ses vœux. Tout le contraire de la séparation des flux, des pistes cyclables et contraintes d’urbanisme, visant à aligner les vagabonds et les poètes à deux roues, segmenter les voies, pour éviter les rencontres et sécuriser les déplacements.

Pierre Sansot rêve d’une pacification par le ralentissement, mais le réalisme montre qu’entre cyclistes et automobilistes, cyclistes et piétons, cela ressemble plus à une guerre de mouvement pour accélérer et s’approprier les chaussées, qu’à un partage fraternel. Des cyclistes narbonnais apeurés choisissent de pratiquer le gravel pour fuir les chaussées homicides ( 234 cyclistes morts en 2025).
Il faut bien convenir que le cycliste anarchique adopte parfois des comportements individualistes et pressés, qui donnent aux rues de Narbonne et d’ailleurs des airs d’insurrection. Un cycliste français est avant tout un français et même un gaulois, prêt à faire sa révolution. Est-ce parce que le cycliste, érigé sur sa selle embrasse d’un regard hautain l’espace, qu’il est tenté de dominer les rues et les routes, de s’approprier carrefours et chemins ? Cette vision aérienne lui permet d’anticiper ce qui échappe au piéton collé au sol et à l’automobiliste assis. Cet avantage compétitif, qui prévoit l’avenir, saisit avant tout le monde les opportunités contraint à l’hypervigilance stressée et au ralentissement les troupeaux pressés. Il génère des colères indignées et des envies de faire rentrer le cycliste dans le rang.

La liberté affichée de jouir de la lenteur et de s’affranchir de l’urgence est tellement révolutionnaire, qu’elle pourrait générer des volontés de meurtres ou de contentions, de réglementations et de reddition. Le sec bilan de la mortalité des cyclistes, sur les routes et dans les villes témoigne tristement, à la fois des pulsions morbides qu’ils inspirent et annonce des réactions politiques contraignantes pour les protéger malgré eux. Sans tranchées ni armes, le vélo est au cœur d’une guerre silencieuse entre les possesseurs de l’espace public, les trottoirs pour les piétons plébéiens et les chaussées pour la noblesse de l’automobile.

Merci à Pierre Sansot de nous inviter tous, piétons, cyclistes et automobilistes, à découvrir le bonheur d’une existence ralentie, solidaire et apaisée et les vertus d’une fraternité, d’un espace commun partagé et d’une attention à la beauté préservée de nos cités et de la nature.

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