Vélo ciné

Dès que l’automobile reflue, les vélos prennent possession de l’espace public, comme les animaux sauvages, dès que l’homme se retire. L’imaginaire construit sur les films de mon enfance est plein de cycles et de voyages à vélo. La bicyclette est un personnage du 7eme Art, au même titre que l’automobile, qui véhicule une toute autre philosophie. La bicyclette est signe de liberté, d’évasion et d’émancipation, tandis que l’omniprésence de l’auto est aliénation sociale, enfermement, confinement et jeu avec la mort. La bicyclette dans le cinéma est une résistance au pouvoir de la bagnole et à ses effets sur la vie de ses personnages et de leurs milieux de vie. Dans le film « Les Choses de la Vie » ( 1970), Michel Piccoli se tue au volant de son bolide, tandis que Romy Schneider amoureuse déambule avec lui en vélo au cours d’un long travelling.
Dans les films de guerre, soldats et réfugiés fuient la mort en pédalant. Films d’adolescents, où déambulent les héros à vélo comme dans ce film Wadjda, dans lequel la bicyclette est l’instrument de la liberté de la jeune fille. Sans oublier « Le Gamin au vélo » des frères Dardenne, qui lie encore l’émancipation et le vélo. On est bouleversé par le lien ultime de ces enfants avec leur vélo et chaque coup de pédale est un coup de force contre le destin et chaque chute un drame et chaque tour de roue une victoire et un espoir.
Dans « Le Vélo de Ghislain Lambert « , le héros court après une autre sorte de rêve, perdant magnifique trouvant sa grâce par la course et c’est encore la quête qui est associée à la bicyclette.
Cela rejoint le film La Grande Boucle dans lequel le personnage poursuit son aventure individuelle sur les routes du Tour de France.
Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica, me rappelle l’âge d’or du cinéma italien de mon enfance et adolescence. Luigi Comencini nous a fait pleurer avec son enfant « L’Incompris » et bien rire jaune dans le « Grand Embouteillage ».
Jour de fête de Jacques Tati, dont je n’ai jamais compris l’humour, donne au vélo une dimension poétique et au mouvement une chorégraphie burlesque, dans le cadre de la ville de Royan que nous allons traverser dans quelques jours.
Dans ces œuvres, la petite reine est révolutionnaire, elle porte tantôt une révolte tantôt une révolution, elle donne ce pouvoir de quitter, de larguer les amarres pour conquérir ou sauver sa peau. Les artistes savent utiliser la bicyclette pour révéler leurs personnages, héros en mouvement, en mouvance, en recherche, tous fragiles et en quête d’ailleurs et de sens. L’expérience de rouler à bicyclette est en soi cinématographique. Dès l’enfance, à vélo, on se crée son cinéma d’aventure. Il y a du cinéma dans cette vision en mouvement, qui est un travelling de cinéma et un héros juché sur sa selle dans ce décor qui défile à l’arrière-plan.
Je vois la fierté qui saisit l’enfant qui tient en équilibre sur son vélo et arrive pour la première fois à s’élever en danseuse. Je pense à l’ouvrier courbé sur son vélo qui embauche ou débauche. Je vois l’enfant qui se rend à l’école sur son destrier roulant, fier comme Artaban ! Sans parler de ces amateurs qui gravissent les pentes, arpentent les sentiers et conquièrent les cols. Et je suis saisi désormais par le spectacle de ces files de citadins sur les pistes cyclables comme un long ruban de fourmis travailleuses.
Ainsi, le vélo est un objet social et politique. Il est le compagnon fidèle et fier des petits, des humbles et des artistes. Il résiste aux pouvoirs des puissants et échappe aux dominations des maîtres. Il est l’instrument de la libération des esclaves et du triomphe des enfants. Derrière l’élégance de la bicyclette, son inspiration féminine, sa légèreté et sa finesse, se cache la détermination des révolutions et des conquêtes émancipatrices. L’historien pourrait juger du rôle de l’accès à la bicyclette dans les conquêtes sociales et le psychologue son rôle dans le développement de l’enfance, tant sur le plan psychomoteur que psychoaffectif. Je sais que la phobie du vélo est le signe de la soumission servile et de la peur de la chute.
Sur mon vélo, « je suis espace, temps et devenir».

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